ÉDITORIAL
Tibor Rubin : de Mauthausen à la plus grande distinction Americaine la Médaille d’honneur, l’incroyable destin d’un survivant
Alain SAYADA
Rédacteur en Chef d’Israel Actualités
Tel Aviv 11h16
Il existe des destins qui dépassent l’Histoire. Des destins qui nous obligent à nous arrêter, à regarder le passé en face et à mesurer ce qu’un homme peut accomplir après avoir connu l’enfer.
L’histoire de Tibor Rubin est de ceux-là.
Juif hongrois, déporté à Mauthausen pendant la Shoah, Rubin aurait pu sortir de l’enfer avec la haine, la vengeance et le désir de ne plus jamais faire confiance aux hommes.
Il en est sorti avec une autre décision : devenir américain et servir le pays dont les soldats avaient libéré le camp.
De l’enfer nazi à l’uniforme américain
En 1944, Tibor Rubin est déporté à Mauthausen, en Autriche. Il est alors adolescent. Sa mère et sa sœur sont assassinées à Auschwitz. Son père meurt à Buchenwald.
Pendant des mois, Rubin connaît la faim, le froid, l’épuisement et la mort omniprésente.
Puis, en mai 1945, les soldats américains arrivent.
Rubin est libéré.
Il ne pèse alors qu’une quarantaine de kilos.
Mais quelque chose reste intact en lui : sa volonté de vivre.
Il se fait alors une promesse : un jour, il portera l’uniforme de ceux qui l’ont libéré.
Quelques années plus tard, cette promesse devient réalité.
Après avoir émigré aux États-Unis et appris l’anglais, Tibor Rubin réussit finalement à intégrer l’armée américaine.
En 1950, il est envoyé en Corée.
L’homme qui avait été prisonnier des nazis devient désormais soldat américain.
Une colline. Un homme. Une mission impossible.
Pendant la guerre de Corée, Rubin se retrouve sous les ordres d’un supérieur qui, selon plusieurs témoignages recueillis ultérieurement, lui manifeste un profond mépris en raison de ses origines et de son accent.
Il est régulièrement envoyé sur les missions les plus dangereuses.
Puis vient cette mission : tenir une position particulièrement exposée.
Rubin reste seul.
Pendant des heures, il tire depuis différentes positions afin de donner à l’ennemi l’impression qu’il affronte plusieurs soldats.
Il tient.
Il survit.
Lorsque ses camarades reviennent, ils s’attendent à retrouver son corps.
Mais Rubin est toujours là.
Debout.
Vivant.
Son courage est tel que deux de ses supérieurs entreprennent des démarches afin qu’il puisse recevoir la plus haute distinction militaire américaine.
Mais ces hommes sont tués au combat avant que la recommandation n’aboutisse.
Et l’histoire de Rubin retombe dans le silence.
Prisonnier une seconde fois
Quelques mois plus tard, Rubin est blessé et capturé.
Il devient prisonnier de guerre.
Pour beaucoup de ses camarades, l’enfer recommence.
Mais Rubin connaît déjà l’enfer.
Mauthausen lui a appris une chose essentielle : même lorsque tout semble perdu, il faut continuer à vivre.
Dans le camp de prisonniers chinois, il partage le peu qu’il possède avec les autres soldats.
Il cherche de la nourriture.
Il soigne ses camarades.
Il encourage ceux qui n’ont plus la force de se battre.
Il prend des risques considérables pour récupérer de la nourriture et la distribuer aux hommes les plus faibles.
Des témoignages ultérieurs lui attribueront le mérite d’avoir contribué à sauver la vie de nombreux prisonniers américains.
Ses ravisseurs lui proposent même de quitter le camp et de retourner en Hongrie, alors sous régime communiste.
Rubin refuse.
Il aurait pu partir.
Il choisit de rester avec ses camarades.
Parce qu’il était devenu l’un des leurs.
Des décennies de silence
Après la guerre, Tibor Rubin rentre aux États-Unis.
Il devient citoyen américain, fonde une famille et mène une vie relativement discrète.
Son histoire aurait pu disparaître avec lui.
Mais ses anciens camarades n’oublient pas.
Des années plus tard, des témoignages sont recueillis et son dossier militaire est réexaminé dans le cadre d’une procédure destinée notamment à rechercher les cas où des discriminations avaient pu empêcher des militaires méritants d’obtenir les distinctions auxquelles ils avaient droit.
Le dossier de Rubin révèle alors une histoire extraordinaire.
Son courage avait été reconnu par ceux qui avaient combattu à ses côtés.
Mais il n’avait pas été reconnu officiellement à sa juste valeur.
23 septembre 2005 : enfin la reconnaissance
Le 23 septembre 2005, Tibor Rubin entre à la Maison-Blanche.
Il a 76 ans.
Face à lui se tient le président George W. Bush.
Ce jour-là, l’Amérique lui remet enfin la Medal of Honor, la plus haute distinction militaire américaine.
Après des décennies d’attente, son pays reconnaît officiellement ce qu’il avait accompli.
Un survivant de la Shoah.
Un soldat.
Un prisonnier.
Un homme qui avait sauvé d’autres hommes.
Un homme qui, malgré l’antisémitisme qu’il avait rencontré, n’avait jamais cessé de servir son pays.
Une leçon qui dépasse Tibor Rubin
Pourquoi raconter aujourd’hui l’histoire de Tibor Rubin ?
Parce qu’elle nous rappelle quelque chose que nous avons parfois tendance à oublier.
Les victimes ne sont pas condamnées à rester des victimes.
Rubin aurait pu considérer que le monde lui avait tout pris.
Sa famille.
Son enfance.
Son pays natal.
Sa liberté.
Il aurait pu choisir la haine.
Il choisit le courage.
Il choisit la vie.
Il choisit de servir.
Et surtout, il choisit de sauver les autres.
Son histoire est aussi une formidable leçon sur la mémoire.
Pendant des décennies, son héroïsme est resté dans l’ombre. Il aura fallu que ses camarades parlent, que des documents soient retrouvés et que son dossier soit réexaminé pour que la vérité finisse par s’imposer.
« Un petit Juif hongrois »
Tibor Rubin voulait que l’on se souvienne de lui comme d’un homme qui avait combattu pour le pays qu’il aimait.
Mais derrière le soldat américain, il y avait toujours l’enfant juif de Hongrie.
Celui qui avait connu Mauthausen.
Celui qui avait perdu sa famille.
Celui qui avait vu les portes du camp s’ouvrir grâce aux soldats américains.
Et qui, quelques années plus tard, avait revêtu leur uniforme.
L’histoire de Tibor Rubin n’est donc pas seulement l’histoire d’un héros américain.
C’est aussi l’histoire d’un jeune Juif que les nazis avaient voulu déshumaniser et qui, au lieu de laisser la barbarie définir son existence, a choisi de consacrer sa vie à sauver des hommes.
Il est mort en 2015.
Mais son histoire demeure.
Elle nous enseigne que l’on peut survivre à l’inhumanité sans devenir soi-même inhumain.
Et peut-être est-ce là, finalement, la plus grande victoire de Tibor Rubin.
Alain SAYADA
Rédacteur en Chef d’Israel Actualités







