Charlie Hebdo: un journal turc brave seul l’interdit dans le monde musulman

Istanbul, 14 jan 2015 (AFP) – Un journal d’opposition turc a bravé
mercredi, seul, les pressions et menaces qui se multiplient dans les pays musulmans en publiant des caricatures, dont une de Mahomet, du journal satirique Charlie Hebdo paru après l’attentat jihadiste qui a décimé sa rédaction.
Après un contrôle de police nocturne, le quotidien Cumhuriyet, ennemi juré du président islamo-conservateur turc Recep Tayyip Erdogan, a distribué un encart de quatre pages en turc reprenant l’essentiel du nouveau numéro de Charlie Hebdo et notamment la caricature qui est à la « une » du journal et suscite, à nouveau, la colère du monde islamique.
Sur ce dessin de Luz, un Mahomet la larme à l’oeil tient une pancarte « Je suis Charlie », le slogan des millions des manifestants qui ont défilé en France et à l’étranger pour condamner les attaques jihadistes qui ont fait 17 morts en trois jours à Paris.
Cumhuriyet est, pour l’heure, le seul organe de presse à avoir osé cette publication dans un pays musulman.
Comme ce fut le cas à chacune des précédentes publications de caricatures du prophète, Charlie Hebdo a suscité mercredi une tempête de critiques et de mises en garde, parfois violentes, aux quatre coins du monde islamique.
Al-Azhar, l’une des plus prestigieuses institutions de l’islam sunnite basée en Egypte, a appelé à « ignorer » ces nouveaux dessins Mahomet qualifiés de « frivolité haineuse ».
En déplacement à Genève, le chef de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad
Zarif, a appelé au « respect » mutuel des convictions religieuses. Avant lui, sa porte-parole Marzieh Afkham avait jugé « insultant » le numéro de Charlie Hebdo,
estimant qu’il pouvait « relancer le cercle vicieux du terrorisme ».
« C’est un acte extrêmement stupide », a renchéri, menaçante, la radio du groupe Etat islamique (EI), qui contrôle de larges pans de territoire en Irak et en Syrie.
L’Union mondiale des oulémas musulmans a estimé pour sa part, depuis son quartier général du Qatar, qu’il n’était « ni raisonnable, ni logique, ni sage » de publier de nouveaux dessins « offensant le prophète ou attaquant l’islam ».
La direction de Cumhuriyet a longtemps hésité avant de défier ces interdits. Le journal devait initialement publier l’intégralité du nouveau numéro mais s’est finalement contenté, après un vif débat interne, d’un encart de quatre pages.
– « Ne pas offenser » –
« Dans ces pages, il n’y a pas de contenus susceptibles d’offenser quelque croyance que ce soit, qu’il s’agisse de celles des musulmans, des chrétiens ou des juifs », a estimé le rédacteur en chef du quotidien, Utku Cakirözer, dans un entretien à l’AFPTV.
« Nous avons agi de manière très précautionneuse, par exemple en ne publiant pas la couverture de Charlie Hebdo » à la « une » du journal, a-t-il ajouté.
Dans son billet, l’éditorialiste politique de Cumhuriyet Hikmet Cetinkaya a accompagné la reproduction de la caricature de quelques mots en forme d’éditorial: « le terrorisme est un crime contre l’Humanité, quelle que soit son origine. C’est pour cela qu’il (le prophète) tient dans sa main une pancarte +je suis Charlie ».
Fondé en 1924 par un proche du fondateur de la Turquie moderne et laïque Mustafa Kemal Atatürk, Cumhuriyet (« La République » en turc) a fait l’objet ces dernières années de nombreux procès et a été la cible d’attentats qui ont coûté la vie à plusieurs de ses journalistes. D’autres ont été emprisonnés.
M. Cakirözer a indiqué à l’AFP être depuis mardi la cible de menaces téléphoniques.
La police turque a fait une descente dans la nuit à l’imprimerie du journal à Istanbul pour examiner son contenu avant de donner son feu vert à sa distribution.
Des forces de l’ordre ont été déployés autour du siège de Cumhuriyet à Istanbul et de sa rédaction à Ankara. Dans la capitale, un petit groupe d’étudiants pro-islam a défilé devant le journal sans incident, selon l’agence de presse gouvernementale Anatolie.
Aux Philippines, environ 1.500 personnes ont également manifesté à Marawi, l’une des villes à majorité musulmane de l’archipel. « La liberté d’expression
ne va pas jusqu’aux insultes contre le plus grand et noble prophète d’Allah », a déclaré l’un d’eux.
La publication des précédentes caricatures de Mahomet a valu de vives critiques au journal français en Turquie. En 2013, un ministre l’avait qualifié de « torchon ».
En guise de soutien à Charlie Hebdo, les trois principaux journaux
satiriques turcs ont publié cette semaine la même couverture noire barrée du slogan « Je suis Charlie ».
La Turquie est régulièrement placée aux derniers rangs mondiaux dans les classements sur le respect de la liberté d’expression publiés par les ONG de défense de la presse.

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