La révolte des iraniens pourrait faire reculer l’islam politique et inspirer les peuples du Moyen-Orient. Les bouleversements qui en résulteraient sont-ils la cause du faible soutien international ?
Alors que le sang coule dans les rues de Téhéran, on est bien loin d’un soutien unanime de la communauté internationale. On assiste au mieux à des condamnations molles, voire à des injonctions à ne pas intervenir, par peur de déclencher une déstabilisation mondiale. Ce que craignent principalement les tenants de l’islam politique, et ceux ayant des ambitions hégémoniques, c’est de voir leurs projets contrariés, par un effet domino conduisant à un nouvel équilibre du pouvoir. La chute de la République islamique augure, au contraire, une pacification de la région et l’occasion unique de renouveler les alliances. Les européens, de par leur proximité géographique, doivent être partie prenante. Leur choix sera déterminant pour les iraniens et pour toute la planète.
Le Moyen-Orient une mosaïque culturelle en quête d’émancipation
Pour comprendre les enjeux de ce qui se trame à Téhéran, et les réactions contrastées de la communauté internationale, il est indispensable de revenir sur ce qu’est la zone MENA (Middle East & North Africa). Une vision simpliste donne l’illusion d’une entité homogène sur les plans ethnique, culturelle, politique et d’une continuité temporelle. Or il n’en est rien. Les Etats qui la composent sont majoritairement des créations récentes, résultant du redécoupage, par les occidentaux, de l’empire Ottoman et de la décolonisation. La Sublime Porte, avait étendu son emprise aux peuples et territoires conquis lors des invasions arabo-musulmanes. Durant cette longue période de domination, un double mouvement s’est opéré sur les populations natives. Tout d’abord religieux, en imposant l’islam (islamisation forcée au détriment des autres cultes) et ethnico-politique, avec l’arabisation ou l’ottomanisation, au détriment des cultures locales.
Ainsi, nombre d’iraniens se considèrent comme les héritiers de l’empire perse (552 av JC – 1979, soit 2531 ans d’existence), et de la culture zoroastrienne, a qui l’islam a été imposé au VIIe siècle par les conquérants arabes. Fort de cette histoire millénaire, après avoir expérimenté la modernité et la laïcité, le régime des mollahs est vécu comme un nouvel envahisseur. Une parenthèse de l’histoire qui doit se refermer. La révolte actuelle unifie toutes les composantes de la société où près de la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. La théocratie chiite a transformé l’Iran, un pays riche, en pays de misère, mis au banc des nations. Ce mouvement de libération a de quoi inspirer les peuples arabes soumis aux régimes islamistes et les « minorités », tels les kurdes (30-40 millions) qui malgré les promesses d’émancipation ne disposent toujours pas d’Etat.
Le peuple iranien seul face à son destin ?
Les pétromonarchies, comme l’Arabie Saoudite, le Qatar ou Oman, suivie par la Turquie, déconseillent vivement Washington d’intervenir contre le régime des mollahs car cela pourrait avoir des répercutions sécuritaires et économiques imprévisibles. Riyad refuse même l’utilisation de son espace aérien. Quant à l’Europe, c’est le service minimum et elle affiche ses divisions. La France, l’Italie, l’Espagne et le Luxembourg refusent de désigner le corps des gardiens de la révolution islamique comme organisation terroriste, alors que les pasdarans tirent au fusils d’assaut et que l’on déplorerait jusqu’à 20 000 victimes civiles.
Depuis les salons feutrés, le peuple iranien était sommé de prendre son destin en main. C’est désormais chose faite. Pourtant, les héritiers de Cyrus le Grand sont bien seuls. Les médias, si prompts à reprendre sans modération les déclarations du Hamas, sont pour l’heure très économes. Les condamnations de l’ONU, des ONG ou une saisine de la Justice internationale se font toujours attendre. Tout repose sur une éventuelle intervention conjointe américano-israélienne qui pourrait prendre différentes formes (bombardements ciblés, actions commandos ou cyberattaques). Faute de quoi, la mollarchie, pourtant à bout de souffle, survivra. Et certaine de son impunité, elle poursuivra librement sa course vers l’arme nucléaire.
Les nouvelles alliances et le recul planétaire de l’islam politique
L’enjeu est mondial. En cas de renversement de la dictature cléricale, cela impacterait à la fois les mouvements islamistes chiites et sunnites, ainsi que leurs sponsors. Car malgré les différences théologiques, les convergences sont nombreuses. On comprend dès lors les réticences de Doha et d’Ankara, toutes deux soutiens des Frères musulmans. L’aspect religieux se double d’une dimension politique avec les rivalités pour le leadership régional, le contrôle des voies de communications et des ressources naturelles. Le Néo-ottoman Recep Tayyip Erdogan et l’héritier de la couronne Saoudienne, Mohammed Ben Salman, poursuivent ce dessin. Ces ambitions hégémoniques seraient contrariées par une aspiration des peuples de la MENA à l’autodétermination. Ces derniers pourraient ainsi tisser librement des alliances dans la région et au-delà, modifiant les équilibres du pouvoir. Par crainte d’un effet domino, l’Arabie saoudite, le Qatar ou la Turquie préfèrent une République islamique affaiblie à sa disparition. Un renversement du régime à Téhéran aurait l’effet d’un tsunami avec une perte d’influence et un recul planétaire de l’islam politique. Aussi, notre dépendance énergétique et les intérêts à court terme, ne doivent pas nous aveugler.
Les frontières de l’Europe ont changé
Les frontières de l’Europe sont plus culturelles et politiques que géographiques. S’il existe une continuité territoriale avec l’Asie, elle en est pourtant distincte, et Chypre, membre de l’Union Européenne (UE), appartient à la zone MENA. C’est l’histoire qui a donné corps à cette entité. Aujourd’hui, la technologie a réduit les distances et l’actualité a rapprochés des Etats pourtant éloignés. Les menaces, tout comme les besoins se déclinent à l’échelle globale. Ainsi, la République islamique d’Iran arme la Russie dans une guerre en Europe, nous menace de ses missiles et exporte partout le terrorisme. La Turquie, alliée de Téhéran, frappe à la porte de l’UE, mais occupe une partie du territoire de l’un des Etats membre, Chypre. Quant à l’ami Qatari, tout en exportant son soft power, il finance l’entrisme islamiste. A l’opposé, question renseignement et défense, le Mossad évite régulièrement des attentats sur notre sol, et dans les airs, le système anti-missile Arrow3 israélien protège 23 pays (Europe centrale, du Nord, de l’Est et pays Baltes, du Sud et les Balkans) dans le cadre de l’initiative European Sky Shield (ESSI).
C’est cette nouvelle réalité qui doit guider l’Europe et non pas la nostalgie d’un passé révolu ou la tentation d’un statu quo illusoire. De nouvelles alliances doivent se forger face aux changement du monde avec les peuples de la MENA. C’est pourquoi nous devons être au côté du peuple iranien, pour qu’après le Rouge et le Noir, le totalitarisme Vert soit vaincu à son tour.

Hagay Sobol, Professeur de Médecine est également spécialiste du Moyen-Orient et des questions de terrorisme. A ce titre, il a été auditionné par la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée Nationale sur les individus et les filières djihadistes. Ancien élu PS et secrétaire fédéral chargé des coopérations en Méditerranée. Il est Président d’honneur du Centre Culturel Edmond Fleg de Marseille, il milite pour le dialogue interculturel depuis de nombreuses années à travers le collectif « Tous Enfants d’Abraham ».


